Plan
détaillé
Karnak
vu du lac sacré (reconstitution)
Quand Jean-François Champollion
arrive à Karnak, en novembre
1828, il est stupéfait par l'immense temple qui s'offre à son regard. « Aucun
peuple ancien ni moderne, écrit-il, n'a conçu l'art de l'architecture sur
une échelle aussi grandiose que le firent les vieux Égyptiens. ».Le moderne
al-Karnak, c'est-à-dire le village fortifié,
portait en égyptien le nom d'Ipet-Sout,
« celle qui dénombre les places », autrement dit le lieu saint par excellence
où sont inclus les territoires des dieux. Karnak
était aussi la « place élue », l'« Héliopolis du sud » (référence à la plus
ancienne ville sainte d'Égypte) et le « ciel sur la terre », car là se manifestent
les puissances divines. Selon un texte splendide, nous sommes dans « la cité
de lumière où frappa du pied le Créateur, la mère des villes du dieu grand
qui existe depuis les origines, le temple de celui à qui les dieux clament
leur amour ».
Karnak, le temple des temples, n'est
pas à l'échelle humaine. Ses ruines couvrent plus de cent hectares. C'est
le plus vaste ensemble d'édifices religieux de l'Égypte ancienne. Depuis
le Moyen Empire jusqu'à l'époque romaine, les pharaons n'ont cessé d'embellir
Karnak, temple privilégié d'Amon, roi des dieux et dieu d'Empire depuis la XVIIIème dynastie. Pourtant,
un document fait remonter beaucoup plus haut dans le temps l'origine de Karnak.
Il s'agit de la « chambre des ancêtres », provenant de la salle des fêtes
de Thoutmosis III et transportée au Louvre en 1843. On y voit le Napoléon
égyptien rendre un culte aux statues de certains de ses prédécesseurs. Le
plus ancien d'entre eux est le « bon roi » Snefrou, qui vécut à l'Ancien
Empire et fit construire trois pyramides de grande taille, précédant celles
du plateau de Guizeh. Ce prodigieux bâtisseur aurait-il a inventé » le site
de Karnak et imaginé son premier temple ?
Quand Amenemhat Ier fonda
le Moyen Empire, vers 2000 avant J.-C., Thèbes
devint capitale. Le renom du dieu
Amon dépasse alors celui du plus ancien dieu local, Montou, un homme à
tête de faucon, chargé de protéger les pharaons au combat.
Amon est « le caché ». Il est si mystérieux
que personne ne connaît sa vraie forme. Il s'incarne dans le corps d'un homme
coiffé d'une haute couronne à deux grandes plumes. Les couleurs du vêtement
qu'il porte sont le bleu, le rouge et le blanc. Parfois, sa chair est bleue.
Il est le maître de l'air vivifiant, qui donne vie aux êtres et permet aux
bateaux de voguer sur le Nil. Deux animaux sacrés servent de réceptacle à
Amon : le bélier, symbole de la puissance vitale, de l'énergie constamment renouvelée,
et l'oie du Nil, qui poussa le premier cri au commencement du monde et pondit
un ouf d'où sortit le cosmos. Le nom de cet animal, smon, est un jeu de mots avec le verbe
« rendre ferme », « établi solidement », qui correspond parfaitement à un
dieu fondateur d'empire et de temple.
Amon est le premier être qui naquit
au commencement. Il n'a ni père ni mère. Il est le Un, dissimulé aux yeux
des hommes et des dieux. Artisan de l'univers, il a élevé le ciel à la largeur
de ses bras. La terre fut conçue à la mesure de son pas. Il donne la victoire
aux pharaons : c'est pourquoi ils lui offraient richesses après richesses.
Selon un texte ésotérique, Amon est à lui seul l'Ennéade, le collège
de neuf dieux à l'origine de toute vie : « Je suis Un qui
est devenu Deux, je suis Deux qui est devenu Quatre, je suis Quatre qui est
devenu Huit, et je suis le Un qui englobe tout cela. »
Il faudrait de nombreuses pages
pour traduire les hymnes et les prières à Amon qui comptent parmi les plus beaux
trésors spirituels de l'humanité. A côté de cet Amon des sages et des initiés, il existe aussi un Amon ressenti comme protecteur de la
veuve et de l'orphelin. Il prête une oreille attentive aux pauvres et aux
malades. A l'époque tardive, on construisit plusieurs petits oratoires où
s'exprimait cette piété populaire, et même un temple d'Amon « qui exauce les prières ».
A l'apogée de sa fortune, Karnak régnait sur 65 villages, plus de
2 000 km2 de terrains, disposait d'un considérable cheptel, d'un chantier naval et
employait environ 80 000 personnes. C'était une immense entreprise, à la fois
sacrée et économique, dirigée par Pharaon et un collège de grands prêtres.
Si le Moyen Empire des Sesostris et des Amenemhat commença à
faire de Karnak un site d'exception, c'est la XVIIIème
dynastie, au Nouvel Empire, qui lui donna des
proportions gigantesques. Amon n'est-il pas le libérateur, celui
qui a permis à l'Égypte de retrouver sa splendeur en expulsant l'occupant
?
Thoutmosis Ier inaugure l'ensemble
monumental en érigeant deux pylônes et deux obélisques. Hatchepsout organise
de grandes campagnes de travaux, érections d'obélisques, programme de sculptures.
Thoutmosis III va encore plus loin avec, notamment, la construction
de sa « salle des fêtes ». Aménophis III, dont l'architecte Amenhotep,
fils de Hapou, était initié aux livres divins, créa des allées de sphinx,
dressa des colonnes, érigea un pylône. Aménophis IV, avant de devenir
Akhenaton, fit bâtir plusieurs édifices qui seront démontés, mais non
détruits, dont de nombreux éléments ont été retrouvés. Séthi Ier
et Ramsès II, à la XIXème dynastie, édifièrent
la fabuleuse salle hypostyle. Travaux, aménagements, réfections se poursuivront,
règne après règne, jusqu'à ce que Thèbes s'essouffle et tombe
au rang de bourgade de province incapable d'entretenir ses temples.
Karnak est le temple des temples pour
les pharaons du Nouvel Empire, car c'est là qu'ils viennent se faire couronner
et recevoir leurs cinq noms sacrés.
Deux axes, trois
enceintes et trois temples
Karnak est à la fois simple et complexe.
A première vue, on se trouve devant un ensemble de monuments imbriqués les
uns dans les autres et on se demande si tout cela n'a pas été construit au
hasard, dans le plus complet désordre.
Il n'en est rien. Selon la remarquable
analyse de l'architecte Jean Lauffray, Karnak doit être considéré comme un être vivant. Il n'y eut aucune
fantaisie de la part des pharaons qui respectaient un schéma de croissance
établi dès l'origine. « Chaque nouveau pylône, écrit-il, est plus grand et
plus éloigné du précédent. Les rapports entre leurs dimensions respectives
et leur éloignement sont dans une même et constante progression. Curieusement,
elle paraît identique à celle de la répartition des feuilles sur un rameau
qui croît et aussi comme s'espacent et grandissent les anneaux de cornes des
béliers (animaux sacrés d'Amon). »
Karnak est un temple triple ou, plutôt,
un ensemble de trois temples, édifiés suivant deux grands axes, I'un ouest-est,
l'autre nord-sud. Pour comprendre la structure de Karnak, regardons le plan.
Dans l'axe est-ouest, qui correspond
à celui de la course solaire (le soleil naît dans le Saint des saints, à l'est)
se déploie le grand temple d'Amon, entouré de son enceinte et organisé
selon le schéma classique, malgré son gigantisme : une entrée monumentale,
une grande cour, une salle à colonnes, une salle des offrandes, une salle
de la barque sacrée, un Saint des saints. L'immense édifice est rythmé par
six pylônes.
Le grand temple d'Amon ne se limite pas à cet axe. Il connaît un développement sur son flanc droit
vers le sud. Cet axe nord-sud est rythmé par quatre pylônes. Il correspond
au cours du Nil. C'est également le chemin suivi par les processions.
Le point de croisement des deux
axes était marqué par les obélisques construits par Thoutmosis Ier
et Thoutmosis III entre les 3ème
et 4ème pylônes. A
l'est de l'axe nord-sud, le plus grand lac sacré d'Égypte. A l'ouest, les
temples de Khonsou et d'Opet. A
l'intérieur de l'enceinte d'Amon sont construits divers autres
temples et chapelles.
Le second temple, entouré lui aussi
d'une enceinte, est celui du dieu Montou. Il se trouve au nord du grand
temple d'Amon. Il est malheureusement très ruiné.
Tout en faisant partie de l'ensemble de Karnak, c'était un lieu de culte indépendant, pourvu de son lac sacré.
Il en était de même pour le troisième temple, celui
de Mout, au sud du grand temple d'Amon, au point d'aboutissement d'une
allée de sphinx qui reliait entre elles les deux enceintes. A l'intérieur
de l'enceinte de Mout, il y a, d'est en ouest, un temple d'Aménophis III,
le temple de Mout environné d'un lac sacré en forme de croissant, et un temple
de Ramsès III.
Karnak équivaut donc à trois temples,
chacun d'eux protégé par une enceinte qui définit son territoire à l'intérieur
duquel furent érigés de nombreux édifices, temples, chapelles, cours, salles,
obélisques.
Le cour de Karnak est le grand temple d'Amon-Rê, avec ses dix pylônes. Amon, Montou et Mout
sont les trois divins maîtres du site. Amon est le dieu caché ; Montou
est une étoile qui donne la force nécessaire au bras de Pharaon, il est aussi
le dieu guerrier à tête de faucon ; Mout est à la fois la Mère et la
Mort, accueillante à l'âme du juste.
Il est impossible, on le concevra
aisément, de simplement citer, et moins encore de décrire tout ce que l'on
peut voir et découvrir à Karnak.
Un livre entier n'y suffirait pas. Nous serons obligés de fournir simplement
des points de repère à partir desquels il sera possible de commencer l'exploration
de ce prodigieux ensemble de monuments. Une vie, et sans doute plusieurs,
seraient nécessaires pour bien connaître tous les édifices, toutes les inscriptions,
tous les reliefs. Chacun a sa signification propre, son génie, son histoire.
Aujourd'hui comme hier, Karnak est un chantier où l'on préserve,
l'on répare, l'on restaure. L'important, nous semble-t-il, est de mettre en
lumière les « temps forts » de ce temple des temples. Ensuite, il est bon
d'y errer, de s'y perdre. Il y aura toujours une divinité bienveillante pour
nous maintenir sur la bonne voie.
Le grand temple d'Amon
Entre le Nil et l'enceinte d'Amon était construit un débarcadère qui n'était pas seulement un édifice profane.
Il subsiste une plate-forme qu'ornaient deux obélisques de Séthi Ier.
Un seul a survécu. Là arrivaient les matériaux pour la construction du temple
et la grande barque sacrée d'Amon qu'on hâlait pour la mener en
procession. Au-dessus du quai, une tribune était réservée aux initiés assistant
au rituel de la disparition du soleil dans Nil et à sa renaissance, ainsi
qu'à la fête de l'inondation.
Du débarcadère part une allée de
sphinx (124 à l'origine, 40 aujourd'hui) qui conduit au premier pylône (n° 2 sur le plan). Ces sphinx ont un corps
de lion et une tête de bélier, animal sacré d'Amon. Entre leurs pattes avant, Pharaon
tenait deux signes-ankh, les « clés de vie ». Cette allée est, en effet, celle
qui conduit à la vraie vie, révélée dans le temple ; mais les sphinx sont
des gardiens exigeants qui ne laissent passer que des êtres purs.
L'enceinte d'Amon, vaste quadrilatère de 2 400 m dont les quatre côtés sont orientés vers les
points cardinaux n'est que partiellement conservée. Construite en briques
crues, atteignant huit mètres d'épaisseur, elle était percée de huit portes
dont deux pylônes (le 1 et le 10). Ce mur protégeait l'ensemble des édifices
contenus à l'intérieur de l'enceinte. Il était construit avec l'indication
d'un mouvement ondulatoire, car il symbolisait les eaux primordiales environnant
la butte sacrée sur laquelle était édifié le grand temple.
Accomplissons donc le périple majeur
de Karnak qui nous mènera du premier
pylône jusqu'au Saint des saints. C'est par ce dernier, fort complexe à Karnak
où il comporte plusieurs aspects, que commença la construction du temple.
C'est d'ailleurs la règle pour la quasi-totalité des temples égyptiens, comme
pour les cathédrales du Moyen Age. Le Maître d'Ouvre débute par l'essentiel,
le plus sacré, naos, Saint des saints ou abside, lieu d'incarnation du divin.
Le « noyau » primordial étant formulé, le corps de l'édifice peut se développer.
Le premier pylône (n° 2 sur le plan), le dernier construit,
est d'une taille gigantesque : 133 m de long, 15 m d'épaisseur. La date de
construction, probablement à la XXXème
dynastie, est discutée.
A l'évidence, ce portail colossal est inachevé. Ni scènes ni inscriptions.
Sa façade est percée d'ouvertures au-dessus de grandes rainures servant de
logement à des mâts porteurs d'oriflammes, dont la forme rappelait le hiéroglyphe
signifiant « dieu ». Tout se passait comme si ces oriflammes, dansant au
vent, étaient l'appel du divin pour qui les contemplait. L'austérité était
ici portée à son maximum. La porte du temple n'est ni souriante ni aimable.
L'entrée était autrefois fermée par une grande porte de bois. Aucun regard
ne pouvait pénétrer à l'intérieur.
Pourquoi ce pylône géant est-il
inachevé ? L'explication la plus simple est l'interruption du chantier par
manque de moyens matériels. Mais il existe une autre hypothèse : la volonté
du Maître d'Ouvre de donner cet aspect-là et pas un autre, au dernier pylône
de Karnak. Il créait ainsi un symbole parfait
du temple en perpétuelle évolution.
Par l'escalier extérieur, on montera
au sommet de la tour nord du pylône, celle de gauche quand on est face à lui.
Avec un plan du site sous les yeux, on déchiffrera la structure de Karnak et l'on rêvera du temps où les
temples « fonctionnaient », où les monuments rayonnaient de leur beauté première,
où l'être de Karnak s'animait,
par les rites et les processions [3]
Passons entre les deux tours du
pylône et pénétrons dans la grande cour, la plus vaste connue en Égypte (103
m sur 84, n° 3 sur le plan).
A gauche de l'entrée, un petit
temple à trois chapelles, dû à Séthi II (n° 4). C'était un simple reposoir pour les barques sacrées d'Amon, de son épouse Mout et de leur fils Khonsou. Sur la gauche,
toujours, un portique à 18 colonnes aux chapiteaux papyriformes fermés. A
droite, vers le fond de la cour, bordé par le portique des Bubastites (les
pharaons originaires de la ville de Bubaste) au même type de colonnes, un
temple de Ramsès III (n° 5 sur
le plan). C'est un édifice de type classique (53 x 25 m) dont l'entrée était
encadrée par deux colosses dont un seul subsiste. Il avait, lui aussi, une
fonction de reposoir pour les trois barques de la triade thébaine. Sur son
pylône, les scènes habituelles où pharaon est vainqueur de ses ennemis, qu'ils
soient du sud ou du nord. Grâce à cette victoire, le pays est en paix. Une
scène de l'entrée montre Amon donnant la vie à son fils Ramsès pour qu'il la transmette
au peuple d'Égypte. Sur le mur intérieur du pylône, Ramsès célèbre
la fête gui assure le renouvellement éternel de son énergie. Ramsès III
insiste sur sa fidélité à Héliopolis, la très ancienne ville sainte, tout
en offrant son sanctuaire à Amon-Rê. Rê, maître d'Héliopolis, et Amon, maître de Thèbes sont complémentaires et indissociables. On verra,
dans cet édifice qui comporte une cour à portiques, une salle à colonnes et
un sanctuaire pour les barques, plusieurs statues du roi vêtu d'un linceul
funéraire : le roi individu meurt, mais la fonction pharaonique perdure.
Et la procession du dieu Min (portique ouest de la cour) apporte une
force de résurrection nécessaire.
Le milieu de la grande cour est
occupé par un autel et deux hautes colonnes dont l'une conserve un chapiteau
papyriforme ouvert (alors que les chapiteaux des portiques nord et sud de
la cour étaient fermés). C'est donc le lieu d'une révélation. A cet endroit
s'élevaient autrefois dix colonnes d'une vingtaine de mètres de haut supportant
soit un toit de bois, soit un immense voile. Ce kiosque titanesque, dû au
pharaon éthiopien Taharqa, servait de reposoir à la barque sacrée,
posée sur l'autel-socle qui subsiste.
Avant d'atteindre le second pylône,
on découvre le portail des Bubastites (n° 7 sur le plan) qui rappelle un événement spectaculaire. A l'occasion
d'une éclipse, le ciel avait dévoré la lune. Ce fut l'inquiétude dans le pays.
Le pharaon Osorkon, pour calmer la colère des dieux, fit une grande
fête à Karnak et offrit à Amon taureaux, gazelles, antilopes, oryx, oies grasses, sous
un déluge de vin, de miel et d'encens.
Le deuxième pylône (n° 8
sur le plan) forme le fond de la grande cour [4] Il était précédé par deux
colosses de Ramsès II dont un seul demeure, très endommagé.
Cet endroit est mystérieux, point
de passage entre la cour à ciel ouvert où pouvaient encore accéder des «
profanes » et la salle à colonnes (l'hypostyle) où n'entraient que des initiés
aux mystères d'Amon.
Les scènes qui décorent l'avant-pylône
et les tours du pylône sont consacrées aux rites d'offrandes. Nous savons
que, pour recevoir le message des dieux-qui regardent vers la sortie, dos
au Saint des saints-il faut d'abord beaucoup donner. Les pierres portent la
trace d'un incendie et, pour expliquer la dégradation de ce pylône dont les
tours montaient jusqu'à 40 m, on évoque même un tremblement de terre. De nombreuses
surprises attendaient les fouilleurs qui explorèrent l'intérieur et les fondations
du pylône. Il y avait des milliers de blocs appartenant à onze monuments antérieurs,
une stèle racontant comment le thébain Kamose avait chassé les Hyksos
d'Égypte au début de la XVIIIème dynastie et
un colosse (aujourd'hui visible) du pharaon Pinedjem Ier-souvent
attribué à Ramsès II qui a ajouté son nom sur la statue. Devant les
immenses jambes du pharaon, une minuscule princesse tenant le chasse-mouches,
objet symbolique servant à écarter les mauvais esprits.
La découverte la plus étonnante
fut celle de nombreux blocs de grès provenant de monuments construits à Karnak par Akhenaton, « I'hérétique ».
Or, il est certain que l'auteur du pylône n'est autre que le pharaon Horemheb
qu'on accusait d'avoir organisé une « chasse aux sorcières » contre Akhenaton
et ses fidèles. En réalité, il avait soigneusement fait démonter ses constructions
de Karnak pour les utiliser, selon
la règle, comme éléments de fondation d'un nouveau monument.
Passons la porte du deuxième pylône et pénétrons dans la salle hypostyle, l'endroit le plus spectaculaire
de Karnak. Quelques chiffres pour
apprécier un gigantisme d'une beauté à couper le souffle : près de 5 400
m2, 53 m de profondeur sur 102 m de large, 134 colonnes dont 122 à chapiteau
papyriforme fermé sur les bas-côtés et 12 gigantesques à chapiteau papyriforme
ouvert bordant l'allée centrale et atteignant 23 m de haut. Leur chapiteau
est d'une dimension telle qu'une cinquantaine de personnes pourraient s'y
tenir sans se serrer. La nef centrale est plus haute que les bas-côtés. Cette
différence de niveau a permis d'ouvrir des fenêtres pour jouer avec la lumière
qui éclairait les colonnes les unes après les autres au fur et à mesure de
la progression du soleil dans le ciel. La salle était couverte d'un toit de
pierre sur lequel les astrologues et
les « prêtres de l'heure » passaient la nuit à étudier les étoiles. Karnak ne dormait jamais. Jour et nuit,
il y avait d'incessantes activités allant de la préparation matérielle des
aliments jusqu'au culte de l'harmonie du monde.
L'expression « forêt de colonnes
» vient immédiatement. à l'esprit. Jamais elle ne fut plus justifiée qu'à
Karnak. Aménophis III, Horemheb, Ramsès
Ier, Séthi Ier et Ramsès II ont été les artisans de cet extraordinaire
chef d'ouvre auquel son principal bâtisseur, Séthi Ier, avait donné
le nom de « le roi est un être de lumière dans la demeure d'Amon ». La grande salle à colonnes est aussi appelée « lieu de repos pour le maître
des dieux, lieu parfait de séjour pour l'Ennéade ». Les textes précisent qu'elle
est un travail achevé, destiné à l'éternité, stable comme le ciel, aussi durable
que le disque solaire. Nous sommes dans une région de lumière où le soleil
se lève.
Cette immense salle a reçu deux
types de décor, l'un à l'extérieur de ses murs, l'autre à l'intérieur. Sur
l'extérieur des murs, ce sont les commémorations de grandes victoires de pharaons
sur leurs ennemis : celles de Séthi Ier sur les Palestiniens,
les Libyens et les Hittites ; de Ramsès II, à Kadesch, sur les Hittites
et de Chechonq Ier sur le fils de Salomon, Roboam,
le roi d'Égypte étant aidé par la ville de Thèbes en personne, incarnée
dans une déesse qui tient fermement une corde ligotant cinq rangées de prisonniers.
On contemple les épisodes classiques, le pharaon sur son char de guerre, la
prise des forteresses ennemies, les captifs et le butin ramenés en Égypte
avec cette idée permanente que Pharaon incarne l'équilibre et l'ordre du monde
face aux forces des ténèbres.
A l'intérieur de la salle hypostyle, plus de bruits
d'armes, plus de chants de conquête : rien que le silence et le recueillement.
Pharaon accomplit les rites face aux divinités de Thèbes , leur offrant eau, vin, encens, fleurs, animaux ; il consacre
le temple en l'offrant à Dieu, son seul et véritable maître, il célèbre la
fête de la renaissance de la lumière au Nouvel An.
Le fond de la salle hypostyle est
le troisième pylône (n°
10 sur le plan) en très mauvais état de conservation. Presque aussitôt
se dresse le quatrième (n° 11).
Le rythme du temple, après la grande cour et l'immense salle à colonnes, s'accélère
brutalement. Nous sommes, il est vrai, au point de croisement des deux axes
du temple. A droite, vers le sud, c'est le chemin des processions, avec des
espaces plus vastes. En continuant tout droit, nous progressons vers le Saint
des saints. Adoptons cette solution de la voie directe.
Entre le 3ème et le 4ème pylône étaient dressés quatre obélisques ; il
n'en subsiste plus qu'un, dû à Thoutmosis Ier. Le 4ème pylône était l'entrée du temple d'Amon-Rê au début de la XVIIIème dynastie. Entre le 4ème et le 5ème pylône (n°
12 sur le plan), il y avait quatorze colonnes papyriformes recouvertes
d'or ; dans cet espace qui est aujourd'hui une cour à ciel ouvert se dresse
encore l'un des deux obélisques érigés par la reine Hatchepsout et
quatre colosses royaux. Cet obélisque, de 30 m de haut, pesant plus de 300
tonnes, est sans doute le plus beau d'Égypte. Ses hiéroglyphes gravés en creux,
dans cette immense aiguille de granit, sont d'une finesse et d'une précision
extraordinaires. Grâce au récit du transport de ces deux obélisques d'Assouan
à Thèbes , gravé dans le temple d'Hatchepsout
à Deir el-Bahari, nous savons qu'il s'écoula le délai très court de
sept mois entre l'extraction dans les carrières jusqu'à l'érection à Karnak. Les architectes contemporains
ne s'engageraient pas à faire aussi vite. Les deux obélisques, dont le pyramidion
était recouvert d'or, furent érigés pour la quinzième année de règne de la reine, lors de la fête de la régénération du
pouvoir royal. Les scènes développent le rituel du couronnement, dont l'un
des moments essentiels est l'accolade fraternelle entre Dieu et le pharaon.
Les textes de l'obélisque encore debout précisent que Karnak est la butte primordiale apparue lors de la création du monde
et la région de lumière sur terre.
Entre le 4ème et le 5ème pylône, l'initié obtenait une vue et une ouïe
nouvelle, grâce à la déesse Sechat, maîtresse de la « Maison de Vie
» et gardienne des archives sacrées. L'espace est réduit entre les 5ème et 6ème
pylônes (n° 13 sur le plan), tous deux fort ruinés. Au-delà du 6ème pylône, une cour marquée par la présence de
deux « piliers héraldiques », deux grands piliers de granit rose ornés de
trois tiges de lys, symbole de la Haute Égypte et de trois tiges de papyrus,
symbole de la Basse Égypte. Devant la porte nord, autre dualité : les statues
d'Amon et de sa compagne Amonet, autrement dit « le Caché » et « la Cachée ». Amon s'incarne ici dans le corps du célèbre pharaon ToutankhAmon dont le visage juvénile exprime une douce lumière inférieure. Couple divin
et couple royal s'unissent sans se confondre.
À cet endroit du temple fut construit
le sanctuaire contenant les barques sacrées (n° 14 sur le plan). Il
fut totalement rebâti au IVème
siècle avant J.-C., remplaçant
les édifices antérieurs, dont la magnifique « chapelle rouge » de la reine
Hatchepsout. Le monument, un rectangle allongé composé de deux salles en enfilade
ouvertes à leurs extrémités respectives, est imposant et austère. Deux grands
thèmes dans ses reliefs : la procession de la barque, sa sortie de Karnak et sa rentrée, et le couronnement
du pharaon après sa purification. Le dieu Thot, maître des hiéroglyphes
et de la science sacrée, est très présent dans ce rituel qui se termine par
le couronnement qu'accomplit Amon en personne. Un détail symbolique
appartenant au plus vieux fond religieux : le roi, de très petite taille,
est allaité par la déesse Amonet, « la Cachée ». L'épouse d'Amon offre au roi le lait céleste qui
lui conservera une jeunesse éternelle.
Derrière ce sanctuaire de la barque,
vers l'est, un nouveau mystère de Karnak
: la cour du Moyen Empire (n° 15 sur
le plan). Là est le cour du temple premier. Après le sanctuaire de la barque
venait normalement celui abritant la statue du dieu, les deux salles formant
ensemble le Saint des saints. Or, ici, il n'y a devant nous qu'un espace vide,
une cour à ciel ouvert. On pense, bien sûr, qu'il manque un édifice, démonté
ou exploité comme carrière. Quoi qu'il en soit, ce vide a été respecté comme
tel. N'aurait-il pas été consciemment compris comme symbole d'Amon, dieu caché, invisible, dépassant l'entendement humain ?
L'aspect lumineux, visible, autrement
dit le côté « Rê » d'Amon- Rê, est parfaitement indiqué
par le monument qui est érigé derrière cette cour. Trois grands seuils de
granit rouge donnent accès à cette partie du temple qui est nommée « le ciel
» et que l'on a pris l'habitude d'appeler « la salle des fêtes » de Thoutmosis
III.
Le Saint des saints de Karnak est « l'intérieur », « la région
de lumière », « ce qui est au-dessus ». C'est là que se situait la partie
la plus sacrée du temple, où Pharaon rencontrait Amon- Rê. La cour du Moyen Empire étant
vide, où serait la partie construite du Saint des saints, sinon dans le magnifique
monument connu sous le nom de « salle des fêtes » de Thoutmosis III,
ou akh-menou, c'est-à-dire « le
rayonnant de monuments » (n° 16 sur
le plan) ? Ce n'est pas un édifice à part, isolé, mais un point culminant
où l'on procédait aux rites de la régénération de Pharaon. La grande salle
à colonnes comporte trois nefs, une centrale et deux bas-côtés moins élevés,
dispositif qui fait songer aux basiliques romanes. La partie centrale du toit
est bien conservée et fait régner à l'intérieur de l'édifice un profond recueillement.
Il faut explorer les nombreuses
petites salles autour de cette salle à colonnes ; là s'effectuaient des rites
de purification, là étaient présentes les « âmes » des dieux anciens et celles
des pharaons devenus étoiles qui communiquaient leur énergie au nouveau roi.
Pharaon exécutait une course rituelle, tirait à l'arc avec le dieu Seth, apprenait
à rédiger les annales sous la dictée de la déesse Sechat. Il associait
puissance physique et puissance spirituelle.
Dans la « salle du milieu », ceux
qui avaient franchi les épreuves étaient initiés aux mystères. Les textes
nous apprennent que le futur adepte cheminait vers la salle des fêtes, l'horizon
du ciel. On lui ouvrait les portes de cette région de lumière pour qu'il contemple
Horus rayonnant. Une fois accompli le rite de régénération, l'initié passait
dans les salles consacrés à Sokaris (au sud) puis dans celles consacrées au soleil (au nord).
Dans les premières, l'initié revivait la passion de Sokaris, dieu momiforme à tête de faucon qui connaît les chemins des
espaces souterrains, ce que les chrétiens nommeront les « Enfers ». Guidé
par ce dieu, l'initié déclare : « Les portes du monde souterrain s'ouvrent,
Sokaris, soleil dans le ciel, toi qui
es rajeuni. » C'est la découverte de la lumière dans les ténèbres qui permet
de passer aux salles solaires où se livre un combat : les fils de la lumière
doivent vaincre les forces de la destruction pour que l'harmonie règne sur
terre. La victoire acquise, l'initié conclut : « Je fus un maître des secrets,
voyant la lumière dans ses diverses formes et le Créateur dans son aspect
véritable. »
Parmi les petites salles solaires,
l'une est célèbre sous le nom d'ailleurs arbitraire de « jardin botanique
» ; ses admirables reliefs montrent animaux et végétaux exotiques. Thoutmosis
III les avait vus en Syrie, lors de ses expéditions militaires ; en les
faisant ainsi graver, il faisait offrande à Amon de la nature entière.
Tout au nord, trois petites chapelles
où étaient vénérés Amon, le maître de Karnak, Maât, l'Harmonie cosmique,
et l'Ennéade, les neuf dieux créateurs. Dans l'angle nord-est, un escalier
conduit à une plate-forme surélevée où se trouve un autel dont les quatre
faces portent le signe hiéroglyphique (un pain posé sur une natte) qui signifie
« être en paix », « connaître la plénitude ». Il s'agit d'une référence au
temple d'Héliopolis. Une fois de plus, nous constatons l'association étroite
entre la lumière de Rê d'Héliopolis et le secret d'Amon de Thèbes .
Après avoir vénéré les dieux dans
le silence de la triple chapelle, l'initié montait sur cette plate-forme solaire
où son esprit atteignait la plénitude en s'étendant aux quatre points cardinaux,
c'est-à-dire dans l'univers entier.
L'akh-menou, dans son ensemble, était donc un temple de régénération
du roi, un sanctuaire d'initiation aux mystères et une composante essentielle
du Saint des saints de Karnak où
l'on « rechargeait » la statue du culte d'Amon en lui offrant les énergies nécessaires.
Il est particulièrement significatif
que Karnak, le plus grand temple
d'Égypte, démontre de la manière la plus nette l'aspect initiatique de la
religion égyptienne qui est, avant tout, une longue préparation de l'esprit
humain à la découverte des mystères de la vie.
Le Saint des saints de Karnak n'est pas achevé. Adossé à une
enceinte qui semblait fermer définitivement le domaine sacré du roi des dieux,
s'élève un nouveau temple, dû encore à Thoutmosis III (n° 17 sur le plan). Sa particularité explique
sa fonction : il est orienté vers l'est, vers le soleil levant, se trouvant
donc dos tourné au reste du grand temple. C'est en cet endroit qu'Atoum
frappa du pied pour créer Thèbes,
la mère des villes. C'est là qu'Amon écoute et exauce les prières de
ceux qui suivent la voie juste. Devant ce temple de la lumière renaissante,
qui comprend essentiellement une salle à six piliers et un naos, la reine
Hatchepsout avait fait dresser deux obélisques aujourd'hui disparus.
Dès la XVIIIème dynastie, par
conséquent, on avait clairement indiqué qu'au-delà du temple fermé, au-delà
de l'initiation aux grands mystères, il y avait encore une étape vers le divin
: celle d'un nouveau soleil, de la naissance d'un nouveau monde qui se concrétisait
d'ailleurs par un magnifique symbole : un obélisque unique dont il ne subsiste
plus que le grand socle carré. Ce monument essentiel a malheureusement été
transporté à Rome, place Saint-Jean-de-Latran, alors qu'il devrait servir
de couronnement symbolique au grand temple d'Amon-Rê. Avec ses 33 m de haut, cet obélisque, dû à Thoutmosis III, était,
à tous les sens du mot, le point culminant du site. Symbole de la lumière
unique, de la verticale qui relie le ciel à la terre, l'obélisque unique était
à lui seul l'image du Saint des saints. Il était aussi le rappel de l'obélisque
unique de la ville sainte d'Héliopolis et du pyramidion des pyramides, opérant
ainsi une fulgurante synthèse entre les divers enseignements religieux et
initiatiques de l'ancienne Égypte. Avec cet ultime chef-d'ouvre, que nous
devons aujourd'hui nous représenter en esprit, Karnak s'affirmait bien comme le Temple
des temples.
Le parcours essentiel de Karnak, dans son axe ouest-est des ténèbres
vers la lumière unique, est terminé. A l'est de l'obélisque unique, il y
a encore la grande enceinte de briques avec sa porte monumentale (n° 18
sur le plan). C'est dans ce secteur que furent retrouvés, enfouis, les étranges
colosses d'Akhenaton, aujourd'hui au Musée du Caire.
Allons à présent vers le sud, vers
l'un des plus beaux paysages d'Égypte : le lac sacré et son environnement
de temples. Ce lac est le
plus grand d'Égypte. Il y avait là beaucoup d'animation, les prêtres se purifiant
plusieurs fois par jours dans l'eau du lac, avant de remplir leurs fonctions
dans le temple. Cette eau présentait une particularité essentielle. Elle
provenait directement du Noum, l'Océan des origines, qui environne
la terre. On ne saurait imaginer eau de jouvence plus efficace. Sur le lac
voguaient les barques sacrées, lors de rituels réservés aux initiés qui célébraient
un culte solaire et osirien (espaces célestes et espaces souterrains) dans
le temple dit de Taharqa-du-lac, édifié dans l'angle nord-ouest du lac (n° 20 sur le plan). Sur les côtés de ce
vaste plan d'eau étaient construits des logements pour les prêtres, des salles
pour entreposer les offrandes et aussi une volière pour les oiseaux sacrés.
Lors du couronnement on les lâchait aux quatre points cardinaux pour annoncer
à l'univers la venue d'un nouveau roi.
Près de l'édifice de Taharqa-du-lac,
une impressionnante sculpture : un monumental scarabée sur un socle : C'est
l'incarnation du dieu Atoum-Kheper, le Principe créateur qui se manifeste
dans le soleil levant en sortant des ténèbres qu'il est parvenu à franchir.
Il est le symbole des métamorphoses et des mutations de l'initié qui, après
s'être purifié dans le lac sacré, l'abîme originel, et le « filtre » qui constitue
le temple de Taharqa-du-lac, renaît au matin sous une forme nouvelle.
Émouvant vestige, aux côtés du
scarabée : la pointe d'un obélisque brisé de la reine Hatchepsout.
Bien sûr, ce pyramidion devrait être dans le ciel, resplendir sous la lumière
solaire. Il est à nos pieds, séparé de son corps de pierre, mais intact. Au
sein de ses hiéroglyphes d'une totale perfection, il nous montre la reine
couronnée par son père Amon, comme si rien n'avait changé,
comme si l'obélisque était toujours debout. Mais le temps sacré de Karnak n'échappe-t-il pas au temps des
hommes ?
En allant vers l'ouest, rejoignons
ce qu'on appelle les « propylées du sud », c'est-à-dire une succession de
pylônes (du 7ème au 10ème
) et de cours. Ils suivent le deuxième grand axe du temple
d'Amon, nord-sud, en direction du temple de Mout.
Réduit à sa structure essentielle,
le temple d'Amon-Rê se présente donc comme un % ; or, à
la jonction de ces deux barres, devant le 7ème pylône (n° 22 sur le plan), se trouve un curieux
endroit dénommé « cour de la cachette » (n° 21). Les murs de cette cour sont consacrés à la paix et à la guerre
: paix de Ramsès II avec les Hittites exposée sur le mur ouest, guerre
victorieuse de Mineptah sur les Libyens et les peuples de la mer sur
le mur est. Mais la fonction surprenante de cette cour est de servir de cimetière
à un très grand nombre de statues. Plus que d'une cachette, il s'agit donc
d'une véritable nécropole où, au début du siècle, on découvrit environ 800
statues de pierre, 17 000 statues de bronze, des statues de bois malheureusement
très endommagées et quantité d'ex-voto, ces objets étant conservés au Musée
du Caire. Leur ensevelissement rituel eut lieu à l'époque ptolémaïque, assurant
la vie éternelle à ces statues vivantes ; la magie égyptienne, une fois encore,
a parfaitement fonctionné.
Du 8ème au l0ème pylône, nous suivrons la voie des processions,
rythmée par de vastes cours et d'énormes pylônes. Cet axe nord-sud n'est pas
de même nature que l'axe ouest-est. Il ne s'agit pas d'un parcours initiatique
allant des ténèbres à la lumière, mais d'un itinéraire de voyage pour les
barques sacrées allant soit vers le temple de la grande mère, Mout, soit vers
le temple de Louxor. Refaire ce chemin offre l'une des promenades les plus
émouvantes qui soient ; la végétation a tendance à envahir des ruines souvent
imposantes.
Deux monuments remarquables sont
érigés à l'ouest de ce grand axe de processions : le temple de Khonsou (n° 26 sur le plan) et le temple d'Opet
(n° 27).
Khonsou est le troisième membre de la triade thébaine, le fils d'Amon et de Mout, du père des dieux et de la grande mère. Son nom est formé
sur un verbe qui signifie « traverser le ciel ». Homme à tête de faucon,
dont le corps est revêtu d'un suaire blanc semblable à celui d'Osiris, Khonsou joue souvent un rôle de
dieu lunaire. En ce sens, il déclenche des événements, bons ou mauvais et
n'hésite pas à trancher le cou des êtres malfaisants. La lune, en égyptien,
est un dieu masculin aux vertus guerrières. Les rites propres à Khonsou se
célébraient la nuit, spécialement lors de la pleine lune, au maximum d'intensité
du cycle lunaire. Pharaon, qui avait connu la régénération solaire dans le
grand temple d'Amon, connaissait donc ici son complément,
la régénération lunaire.
Le temple est entouré d'une enceinte
dans laquelle fut ouverte un beau portail ptolémaique, dans la seconde moitié
du IIIe siècle avant J.-C. où l'on voit Ptolémée II et la reine Bérénice
faire l'offrande aux divinités. Ce portail franchi, venait une allée de sphinx,
aujourd'hui disparus, conduisant au pylône dont les deux tours ont conservé
leur corniche supérieure. On pénètre dans une cour bordée de colonnes. Dans
les scènes qui la décorent, de même que dans l'iconographie de l'intérieur
du temple, il y a un intrus. Un grand prêtre d'Amon, du nom de Herihor. Profitant
de l'affaiblissement du pouvoir pharaonique après Ramsès III, il se proclame
roi. Avec la richesse et le prestige de Thèbes derrière lui, il s'estimait
être le légitime souverain de la Haute Égypte et même du pays entier. Personne
ne songea à détruire les reliefs où on le voit trôner dans la barque royale
ou offrir de l'encens aux dieux de la triade thébaine, acte réservé au pharaon
qu'il était donc devenu avec l'assentiment de son collège de prêtres.
Après la grande cour vient une
petite salle à colonnes, le sanctuaire de la barque au milieu duquel se trouve
le socle destiné à cette dernière et, enfin, le Saint de saints où Ramsès
IV fait l'offrande du parfum des fleurs au dieu Khonsou. Ramsès IV n'a
pas chassé du temple son « concurrent » Herihor, Herihor a accueilli
son « concurrent » Ramsès IV à Thèbes
; il y a donc eu reconnaissance mutuelle, ce
qui surprend l'historien. Mais l'Égypte des temples n'est pas celle des luttes
intestines et des guerres civiles. Dans ce sanctuaire de Khonsou, chef-d'ouvre
de l'époque ramesside, règnent une sérénité lumineuse, une paix profonde,
propices à la résurrection d'Osiris,
veillé par Isis et Nephtys (scène à l'angle nord-est du sanctuaire).
S'il fallait souligner la présence
de cette scène, c'est que le temple d'Opet (n° 27 sur le plan),
placé à côté du temple de Khonsou, communiquait avec lui par une chapelle
considérée comme le tombeau d'Osiris.
La déesse Opet, incarnée dans un
hippopotame femelle, était une Mère, déesse de la naissance, génitrice de
la lumière, matrice dans laquelle la vie prenait forme. Amon ne rivalisait ni avec Rê, dieu de la lumière, ni avec Osiris, le juge des morts et le maître de la résurrection. Amon s'identifiait à Osiris dans cette
partie de l'espace sacré de Karnak
où toutes les formes divines étaient représentées.
Le lieu de naissance d'Osiris est un temple très particulier,
aujourd'hui assez dégradé, qui ne ressemble à aucun autre : un vestibule
à deux colonnes et de petites chambres où règnent silence et ténèbres. Certaines
servaient d'abri aux objets symboliques utilisés dans les rituels. Le sanctuaire
est précédé de trois petites salles ; on passe ainsi de la trinité à l'unité.
On y découvre les scènes de la résurrection d'Osiris allongé sur un lit funéraire, veillé par Isis, son épouse,
et Nephtys, sa sour. Le corps semble voué à la mort, mais la présence
d'un oiseau à tête humaine, le ba (l'âme, pour donner une traduction approximative),
prouve qu'Osiris est toujours vivant.
Isis, la grande magicienne, est assistée de quatre dieux à tête de grenouille
et de quatre autres à tête de serpent. C'est l'ogdoade, c'est-à-dire une confrérie
de huit dieux d'Hermopolis (dont le nom égyptien signifie précisément « la
cité du Huit » où régnait Thot). Ces huit sont les forces élémentaires et obscures de la création,
le dynamisme premier qui agit sur les ténèbres avant la naissance de la lumière.
Isis la magicienne les utilise pour faire revivre Osiris, tandis que son fils Horus, après
avoir été allaité, combat victorieusement Seth.
Nous sommes à Karnak : aussi Amon se doit-il d'intervenir, même dans un rituel osirien. Ce sont les dix baou, les dix manifestations de puissance
d'Amon (des félins, des serpents et un
humain) qui remettaient le collier de vie à Osiris ressuscité. Amon se présente comme le tout-puissant
d'où proviennent et où retournent tous ces génies.
Dans le Saint des saints, une niche
contenait la statue de la déesse Opet
sous laquelle était creusé un puits conduisant à la demeure de résurrection
souterraine d'Osiris, communiquant
avec le temple de Khonsou.
Opet, mystérieuse divinité dont l'enseignement
était réservé aux initiés aux mystères d'Osiris, avait aussi un aspect très populaire. Lors de la grande fête
d'Opet, Amon, Mout et Khonsou
se rendaient en bateau à Louxor, au milieu d'une liesse populaire indescriptible.
On célébrait Opet, la bonne mère,
la nourricière, celle qui protégeait les femmes enceintes. On chantait et
on dansait sa joie de voir sortir les dieux du temple.
Certaines nuits, une barque d'or
émerge du lac sacré, rappelant ces grandes fêtes de l'Antiquité où les hommes
étaient heureux parce qu'ils savaient vénérer les dieux. C'est un pharaon
en or qui la conduit, avec des matelots en argent. Dans son sillage, la barque
abandonne des pierres précieuses pour qui sait les voir. Si l'on désire monter
dans cette barque merveilleuse, il faut avoir le cour cerclé d'un triple airain
et savoir garder le silence. Celui qui pousse le moindre cri est anéanti.
Celui qui a le sens du mystère revient chez lui avec des trésors fabuleux.
Empruntons à présent l'allée bordée
de sphinx qui fait suite au Xème
pylône (n° 28 sur le plan) et qui conduit à
l'enceinte de la déesse Mout (n°
29), à 300 m environ de l'enceinte du temple d'Amon-Rê. Mout, dont l'animal sacré était
un vautour, souvent représenté au plafond des temples, ailes déployées, disposait
d'un immense domaine d'une dizaine d'hectares. Cet ensemble, où figuraient
trois temples, est malheureusement très ruiné et demeure en grande partie
inexploré ; le temple de Mout est réduit à l'état de débris envahis
par des herbes folles d'où émergent, çà et là, de splendides statues en granit
de la déesse lionne Sekhmet. Il n'en demeure ici que quelques exemplaires,
la plupart des statues étant réparties dans divers musées du monde. Aménophis
III avait fait sculpter deux séries de 365 Sekhmet, une double
déesse étant préposée à chaque jour de l'année. La déesse-lionne, patronne
des médecins, pouvait se montrer yellowoutable, apportant la maladie, le mauvais
temps, le malheur et allant même jusqu'à détruire l'humanité si le dieu Rê
en personne n'avait mis un frein à son ardeur. Mais elle connaissait aussi
le secret du mal et de la maladie, l'enseignant à ses adeptes qui pouvaient
ainsi soigner ceux qui en étaient atteints. Sekhmet la furieuse, apaisée
par les hymnes, les chants, les danses, devenait la douce chatte Bastet
: toujours un félin, mais plus « civilisé ». On a remarqué que, dans le granit,
couraient des veines de couleur rose. Avec une habileté incroyable, les sculpteurs
les ont utilisées au mieux pour indiquer des parties importantes de la statue,
comme la croix de vie que tient Sekhmet, elle qui dispose de la puissance
de mort.
Le temple de Mout est entouré
d'un lac sacré en forme de croissant ou de fer à cheval : c'est un cas unique.
On doit évoquer ici l'hypothèse très plausible selon laquelle les temples
thébains avaient la forme d'un immense oil oudjat, c'est-à-dire l'oil complet
d'Horus, dont les diverses parties permettaient de mesurer le monde et de
connaître l'univers. Les diverses parties de Karnak seraient des composantes de cet oil, formant un gigantesque
regard divin construit sur terre et contemplant les dieux.
Dans le temple de Ramsès III,
placé dans l'angle nord-est de l'enceinte, fut gravée une scène de circoncision
du roi enfant (mur nord de la cour). Ce rite semble avoir été obligatoire
pour pénétrer dans les parties secrètes du temple ; la cérémonie avait aussi
un sens symbolique profond qui trouve un écho dans les Évangiles avec la «
circoncision en esprit ».
Avant de quitter Karnak pour nous rendre à Louxor, dirigeons-nous
à l'opposé de l'enceinte de Mout, vers le nord, vers l'enceinte de Montou,
le très ancien dieu thébain, seigneur de la guerre. En repassant par l'axe
sud-nord, ou bien par la grande cour du temple d'Amon où une porte s'ouvre dans le mur nord, on ira vers le mur d'enceinte d'Amon et l'on passera devant le temple de Ptah (n° 32 sur le plan).
Rê, Osiris... Karnak aurait
été incomplet s'il n'avait pas accueilli Ptah, seigneur de Memphis,
maître du Verbe, patron des Maîtres d'Ouvre. On s'accorde à reconnaître au
sanctuaire de ce dieu austère un charme tout particulier, en raison de la
beauté de ses ruines protégées par l'ombre bienfaisante des palmiers. Cinq
portes successives conduisant à un pylône de petite taille donnent accès
à une cour à colonnes, précédant un sanctuaire composé de trois chapelles
encore couvertes de leur plafond.
Avant d'y pénétrer, on se doit
de souligner que ce temple, construit au Moyen Empire, reconstruit par Thoutmosis
III qui déploya une activité considérable à Karnak, fut restauré dans son état premier à l'époque tardive par
un roi qui n'inscrivit pas son nom sur le monument.
Le Saint des saints de cet édifice
est exceptionnel. Dans la chapelle de gauche, pas de statue ; dans celle de
droite l'épouse de Ptah, la lionne Sekhmet, en granit noir debout
; au centre, le dieu Ptah, ce qui est fort rare, le dieu du Verbe ne
s'incarnant pas souvent dans un corps de pierre. Malheureusement, la tête
de la statue a été brisée. En raison du bon état de conservation des chapelles,
le sentiment du sacré est d'une grande intensité. Les portes fermées, un rayon
de lumière passe par une lucarne percée dans le plafond et vient illuminer
les statues divines, les faisant surgir des ténèbres. Lorsqu'on sait que le
prologue du quatrième Évangile, celui de Jean (« Dans le principe
est le Verbe », etc.), est une transposition d'un texte égyptien, on comprend,
en voyant Ptah, Verbe et Lumière sortant des ténèbres qui ne l'ont
pas arrêtée, que l'on est en présence d'une très haute spiritualité manifestée
dans une architecture et une sculpture à sa mesure.
Après ce moment d'une intensité
particulière, le temple de Montou (n°
33 sur le plan), son enceinte, son lac sacré, ne paraîtront que pauvres
vestiges et pierres éparses. Un petit temple, adossé à celui d'Amon-Rê-Montou, est particulièrement important,
malgré son état misérable. C'est par lui que nous voudrions terminer notre
pèlerinage à Karnak. Cet édifice
était dédié à Maât, la fille du soleil, la personnification féminine
de l'Harmonie universelle. C'est à elle que revenaient, en fin de compte,
toutes les offrandes. C'est elle qui était le point culminant du culte quotidien
célébré par Pharaon. Maât est la norme de l'univers, éternelle, impérissable.
Son temple de pierre est ruiné. Sa réalité demeure inchangée, attendant qu'une
autre civilisation en prenne à nouveau conscience.