Article paru dans « Pour La Science »
N° 226 août 1996
L'étude des papyrus médicaux
montre que, pour les Égyptiens, la santé ou la maladie dépendaient essentiellement
de souffles d'origine extérieure. Les traitements visaient principalement
à débarrasser le corps de ces souffles et des éléments pathogènes qui les
animaient.
Avant qu'en 1822 Jean-François
Champollion ne trouve la clé des hiéroglyphes et ne permette ainsi l'accès
aux textes de l'Égypte ancienne, notre connaissance de la médecine égyptienne
se résumait à quelques témoignages de l'Antiquité classique, tels ceux d'Hérodote:
«La médecine chez eux est divisée en spécialités: chaque médecin soigne une
maladie et une seule. Aussi le pays est-il plein de médecins, spécialistes
de la tête, du ventre, ou encore des maladies d'origine incertaine. [...]
Voici leur genre de vie: ils se purgent pendant trois jours consécutifs chaque
mois et cherchent à se maintenir en bonne santé par des vomitifs et des lavements,
dans l'idée que toutes nos maladies proviennent de la nourriture absorbée.»
Grâce à de nombreux papyrus médicaux
égyptiens que le hasard des fouilles a fait connaître depuis le XIXème
siècle, nous savons aujourd'hui que l'organisation de la médecine égyptienne
était différente de celle que rapportait Hérodote, bien que les «spécialités»
dont il évoque l'existence correspondent à des titres de médecin retrouvés
dans les inscriptions.
Après avoir examiné les circonstances
des découvertes des papyrus, nous verrons que les nombreuses études qu'ils
ont suscitées sont loin de répondre à toutes les questions. Ceux qui ont voulu
identifier les maladies évoquées par les papyrus se sont souvent fourvoyés
parce qu'ils attribuaient aux médecins égyptiens une connaissance moderne
des maladies. En outre, ces études n'avaient pas fourni une explication générale
des conceptions médicales égyptiennes.
Grâce à une nouvelle traduction
de tous les papyrus médicaux publiés, on montre aujourd'hui que, pour l'Égyptien,
la maladie est quelque chose qui vient du dehors, un souffle morbide. Ce souffle,
qui est parfois apporté par une substance ou un être maléfique, pénètre et
circule dans les conduits qui parcourent le corps. En conséquence, les thérapies
visaient principalement à chasser ce souffle pathogène. Cette conception de
la médecine égyptienne trouve ses origines dans la mythologie et dans la conception
de l'organisation du monde de l'époque: des souffles omniprésents déterminaient
la santé et aussi la croissance ou la mort.
Des sources suffisantes
Les sources issues de fouilles
sont nombreuses. Le premier papyrus médical trouvé, aujourd'hui conservé au
musée de Berlin, fut mis au jour dans la nécropole de Saqqarah et publié en 1863, donc bien après la mort de Champollion
( 1832). Ce papyrus de Berlin date du règne de Ramsès II (vers 1200
avant notre ère). Des documents souvent plus anciens apparurent par la suite,
au cours de fouilles clandestines ou officielles: parmi ceux-ci, les deux
plus importants sont les papyrus Ebers et Smith. Ces deux papyrus,
qui datent de -1550, auraient fait partie d'une seule trouvaille (clandestine,
vers 1860, dans la nécropole de Ramsès II, à Thèbes)
qui comprenait aussi le papyrus mathématique Rhind, lequel témoigne
de la plus ancienne utilisation connue du calcul décimal. Les deux papyrus
médicaux furent acquis par l'Américain Edwin Smith, grand amateur d'antiquités
qui vivait alors à Louqsor. Smith garda pour lui le papyrus qui porte
maintenant son nom, un traité chirurgical que James Henry Breasted
publia bien plus tard, en 1930. Smith vendit à l'égyptologue allemand
Georg Ebers le plus long des deux papyrus médicaux.
Le papyrus Ebers est un
manuel qui donne la liste des signes pathologiques rencontrés par un médecin
dans son exercice quotidien. C'est le document majeur pour l'étude de la pensée
médicale de l'époque. Le traité chirurgical du papyrus Smith est d'un
abord plus direct, car il traite de lésions et de traumatismes qu'un médecin
d'aujourd'hui peut reconnaître, mais il ne donne pas une vision claire des
connaissances médicales égyptiennes.
Une peinture découverte sur
les parois de la tombe d'lpouy (un chef des sculpteurs de la XXè dynastie,
-1100), à Thèbes, montre des ouvriers qui construisent une estrade funéraire.
Elle illustre quelques accidents de travail. En bas, à gauche, un ouvrier
ayant reçu un éclat de pierre dans l'oil se fait soigner par un oculiste (a);
la trousse de l'oculiste est au-dessus de sa tête (b). Au milieu, à gauche,
un ouvrier reçoit un maillet sur le pied (c). En haut, à droite, un médecin
remet une épaule démise (d).
Un autre document qui provient
de fouilles officielles, le papyrus trouvé à Kahun, écrit pendant le Moyen
Empire égyptien (vers -1850), est le plus ancien traité de gynécologie connu.
Le papyrus Ebers et le papyrus de Berlin détaillent aussi des
remèdes pour les maladies des femmes, des pronostics pour le déroulement de
la grossesse, mais aucun ne traite ces sujets aussi systématiquement que le
papyrus de Kahun.
2. LE PAPYRUS SMITH, découvert
en 1860 à Thèbes, est un manuel chirurgical d'une vingtaine de pages qui permet
au médecin d'agir face à des blessures caractéristiques. Ce passage du papyrus
se rapporte au traitement d'une luxation de la mâchoire inférieure: «Si tu
procèdes à l'examen d'un homme atteint d'un déboîtement de la mandibule, et
que tu constates que sa bouche est ouverte, sa bouche étant Incapable de se
fermer, tu devras placer tes pouces aux extrémités des deux griffes de la
mandibule, à l'intérieur de sa bouche, et tes autres doigts sous son menton.
Tu feras aller les griffes vers le bas de sorte qu'elles soient remises en
place. Tu diras à ce sujet: "Un homme atteint d'un déboîtement de la
mandibule, un mal que je peux traiter." Tu devras le panser avec de l'irmou,
du miel, chaque jour, Jusqu'à ce qu'il aille bien.
3. LE PAPYRUS EBERS, le plus long papyrus médical égyptien
(108 pages), date de 1550 ans avant notre ère. Il a permis de mieux comprendre
les connaissances médicales de l'époque pharaonique. Ce papyrus, ainsi que
les autres papyrus médicaux, étalent des manuels pratiques plutôt que des
ouvrages théoriques. Il indique des traitements contre de nombreux maux. Cette
page traite des affections des dents et des malades pestilentielles: «Remède
pour maintenir en état une dent: farine d'épeautre-mimi :1; ocre :1; miel;
1. Ce sera préparé en une masse homogène. Bourrer la dent avec cela. Autre
remède: poudre de pierre à meule :1; ocre :1; miel :1. En bourrer la dent
...»
Enfin, en 1989 fut publié le papyrus
de Brooklyn, dont on ignore la provenance. Édité par Serge Sauneron
dans les collections de l'institut français d'archéologie orientale, il date
de la XXXème dynastie ou bien du début de l'époque ptolémaïque
(-300). Sa publication révèle les grandes facultés d'observation des anciens
Égyptiens. Le papyrus comprend deux parties. La première classe près de 40
serpents selon des critères d'identification précis, qui montrent une connaissance
approfondie des différents reptiles, de leurs mours, du danger de leur venin
et des spécificités de leurs blessures. La seconde partie est un recueil d'antidotes,
proposant tout d'abord plusieurs remèdes contre les morsures venimeuses en
général, puis d'autres contre les morsures de serpents particuliers. Ce papyrus,
unique témoignage d'une véritable science égyptienne des serpents, résume
probablement des millénaires de connaissances humaines sur le sujet.
Avec tant de papyrus médicaux,
la médecine égyptienne devrait être bien connue. Toutefois, ces textes sont
essentiellement des manuels pratiques: ils ont été rédigés pour permettre
à un médecin de diagnostiquer les pathologies dans son exercice quotidien
et de proposer un traitement adapté. Ce ne sont pas des traités théoriques
au sens moderne du terme (qui expliquent les maladies) et, pour cette raison,
leur abord par un médecin du XXème siècle est difficile. Leurs
premiers éditeurs se sont tout d'abord souciés d'en faire une édition pratique
et scientifiquement irréprochable. Ces manuscrits sont écrits en hiératique,
une écriture cursive, dérivée des hiéroglyphes, difficile à lire directement.
Aussi les textes ont été tout d'abord transcrits en hiéroglyphes, puis les
passages similaires entre les différents papyrus ont été regroupés, et le
corpus ainsi établi a été muni d'un indispensable index.
C'est en Allemagne que fut entrepris
ce travail entre 1954 et 1963, bien longtemps après la découverte des sources
elles-mêmes. La grande publication qui s'ensuivit (Grundriss
des Medizinder Alten Agypter), soit «Manuel de médecine de l'ancienne
Égypte» restera longtemps encore l'instrument de travail indispensable à toute
étude sur la médecine et les textes médicaux égyptiens. Cependant, ce travail
est essentiellement une étude critique des textes par comparaison systématique
des manuscrits. La présentation des textes médicaux n'est généralement pas
faite, papyrus par papyrus, mais regroupe les remèdes selon un ordre particulier,
en fonction des différentes parties du corps et par référence à des listes
anatomiques que l'on trouve dans les textes religieux égyptiens. Cette approche
surtout philologique, tout en étant nécessaire, ne répond pas toujours aux
questions que se pose l'historien de la médecine sur les conceptions médicales
elles-mêmes.
L'apparente modernité de la médecine
égyptienne
Quelques spécialistes ont aussi
essayé d'identifier les pathologies décrites dans les papyrus. Ces essais
d'identification terme à terme avec la nomenclature moderne sont fondés sur
des traductions équivoques et on doit y renoncer. Par exemple, plusieurs auteurs
ont traduit setet par «rhumatismes», alors qu'il s'agit d'éléments pathogènes
vivants qui créent des douleurs par leur passage dans les conduits corporels.
Certes, il existe un réel pathologique (le nôtre !) et le médecin égyptien
avait bien en face de lui des maladies réelles. On peut dans certains cas,
lorsque la maladie a une manifestation externe évidente et que cette dernière
est bien décrite dans le texte médical (le meilleur exemple étant celui des
maladies de la peau), proposer une identification probable avec le terme antique.
Encore faut-il comprendre que l'on identifie ainsi la maladie réelle dont
souffrait le malade examiné, et non l'idée que les médecins égyptiens s'en
faisaient. Le danger constant est d'attribuer au médecin antique certaines
connaissances que nous possédons aujourd'hui.
En 1930, la publication du papyrus
Smith eut un grand retentissement sur l'appréciation que l'on portait
sur les connaissances médicales des Égyptiens. S'opposant à première vue au
reste de la littérature médicale, le papyrus Smith semblait quasi scientifique:
il décrit successivement les blessures du corps en suivant un ordre logique
et ne fait presque pas appel aux causes occultes. Cette originalité apparente
ne repose que sur une erreur d'appréciation. Les signes objectifs des atteintes
décrites sont si scrupuleusement notés dans ce papyrus que l'on a parfois
considéré que le rédacteur ancien percevait le lien de causalité qui, pour
nous, relie les observations rassemblées. Il n'en est rien: le papyrus
Smith, en collectant soigneusement les observations médicales de différentes
blessures, veut permettre au médecin de faire correspondre le cas particulier
du blessé qu'il examine avec une description type qui met en relation la blessure,
sa gravité, et les signes cliniques rencontrés habituellement. En outre, les
théories médicales décrites ne s'éloignent pas des théories en faveur à l'époque.
Certains passages du papyrus Smith renvoient ainsi à ces théories selon
lesquelles tout désordre entraîné par une lésion s'explique par la perturbation
des souffles de vie parcourant l'intérieur du corps et par l'action d'éléments
dangereux qui profitent de l'état du blessé pour l'envahir.
En 1995, j'ai donné une nouvelle
traduction de la totalité des textes médicaux égyptiens édités. Les interprétations
qui s'ensuivirent s'inscrivent dans le souci actuel des chercheurs en histoire
des sciences, qui, plutôt que juger, tâchent de comprendre «de l'intérieur»
la pensée des Anciens pour en retrouver la logique interne.
4. DU TEMPLE FUNÉRAIRE de Ramsès
II (Ramesséum, XIXè dynastie, 1200 ans avant notre ère) , à Thèbes, proviendraient les papyrus médicaux
les plus importants: le papyrus Ebers et le papyrus Smith. Les magasins de
ce temple recouvraient en outre un ancien cimetière de la XIIè dynastie (2000
ans avant notre ère), ou furent retrouvés les plus anciens papyrus médicaux connus à ce Jour (papyrus
du Ramesseum).
5. LES LIEUX DE DÉCOUVERTE
des plus importants papyrus médicaux sont Thèbes (papyrus Ebers et Smith),
Memphis (papyrus de Berlin), Deir el-Ballas (papyrus Hearst). On ignore le
plus souvent la provenance des autres papyrus médicaux, qui sont issus de
fouilles clandestines.
Les souffles, cause de maladie
Dans ces textes, on ne trouve pas
de noms de maladies au sens moderne du terme, c'est-à-dire des mots ou des
expressions dénommant un état pathologique particulier, caractérisé par un
ensemble de symptômes. De nombreux passages indiquent des listes de symptômes
qui étaient associés chez les personnes souffrant de certaines maladies, mais
nous l'avons dit, les maladies elles-mêmes n'étaient pas nommées. Les Égyptiens
n'identifiaient pas les maladies; ils cherchaient les causes des symptômes
individuels.
On pensait que les troubles résultaient
le plus souvent de l'action d'agents extérieurs (substances animées par un
souffle pathogène) contre lesquels étaient alors prescrites des médications
destinées à les détruire ou à les chasser. Le corps n'était pas malade en
lui-même, il était agressé. La médecine égyptienne cherchait les causes pathogènes
reconnues.
Cette recherche étiologique (la
recherche des causes) résulte des conceptions égyptiennes sur l'origine du
monde organisé. Pour les Égyptiens, le monde avant son organisation par les
dieux se résumait à un univers liquide, le Noun, où se trouvaient en solution tous les
éléments constitutifs du monde à venir. Les éléments qui constituaient le
monde organisé et hiérarchisé qu'ils avaient sous les yeux, se trouvaient
à l'origine dispersés dans une sorte de boue liquide où le corps même du dieu
créateur était dissous. L'émergence de ce dieu créateur par une sorte de sédimentation
naturelle expliquait l'organisation des éléments dispersés. Dès lors, l'intervention
directe du dieu dans l'équilibre du monde ne cessait jamais. Le Noun, réservoir de germes de vie, persistait à la périphérie du monde
déjà bâti.
A chaque crue, le Nil, dont la
source était cet inépuisable réservoir, apportait de quoi créer de nouveaux
organismes. Selon cette conception, le développement d'un simple épi de blé
ne se réduisait pas à la croissance d'un grain placé dans le limon fertile.
La crue apportait en solution dans son flot les éléments constitutifs de cet
épi, et le grain que jetait le paysan ne jouait que le rôle d'une matrice
où ces éléments constitutifs se liaient par un processus divin. L'intervention
des dieux était constante autour de l'homme et dans l'homme. Toute recherche
des causalités s'y ramenait, et toute spéculation médicale se déroulait dans
le cadre étroit des causalités divines.
Cette vision du monde ne s'opposait
pas à une véritable réflexion médicale. Au contraire, dans un monde où les
dieux agissaient de toutes parts, on devait observer scrupuleusement les phénomènes
pour comprendre les agissements divins. Cette observation permettait aux Égyptiens
de concevoir comment s'exprimaient les modalités de la vie à l'intérieur d'un
corps humain, c'est-à-dire, en termes modernes, comment le corps «fonctionnait».
L'analyse des textes montre comment
la question de l'origine des maladies est tributaire de cette conception générale
sur l'origine des choses: l'idée première étant toujours celle de l'intervention
divine, les éléments constitutifs du corps humain n'ont pas de propriétés
fixées; ils sont le jouet de forces supérieures normalement bénéfiques (observation
de l'état de santé), mais parfois néfastes (observation des signes de la maladie).
Pour les Égyptiens, ces forces ont une réalité matérielle: ce sont des souffles
actifs ou des substances pathogènes, animées par ces souffles, qui circulent
dans les conduits du corps et qui perturbent sa bonne organisation. Lorsque
ces souffles s'introduisent dans le corps, certains constituants normaux du
corps ont un rôle néfaste à cause du souffle pathogène qui les anime. Ces
souffles peuvent encore entraîner des fausses routes pour les sécrétions corporelles
naturelles, qui envahissent alors le corps.
De nombreuses substances pathogènes
sont animées par un souffle morbide qui dicte leur action et leur permet de
s'insinuer dans le corps, de s'y déplacer, de le ronger et de le perturber.
Trois d'entre elles, le sang, le âaâ et les oukhedou, très souvent citées dans les textes,
illustrent la démarche intellectuelle propre aux praticiens de l'Égypte ancienne.
Le sang, bénéfique et dangereux
«Le dieu Khnoum est le maître du souffle; la vie et la mort obéissent
à ses décisions. Celui qui est vide de lui [du dieu, donc du souffle], le
sang manque en lui». Ce texte tiré des hymnes au dieu Khnoum du temple d'Esna (en Haute-Égypte)
correspond à l'idée égyptienne constamment affirmée sur le sang: un liquide
bénéfique animé par le souffle de vie, support même de la vie. D'autres textes
exposant des théories égyptiennes sur la création des formes de vie indiquent
que le rôle habituellement dévolu au sang est celui de «lier», rôle bâtisseur
qui explique la formation et le développement de l'embryon, puis la croissance
de l'être humain (le sang «lie» alors l'alimentation en chairs).
Toutefois, certains passages des
textes médicaux consacrés aux «substances qui rongent» attestent que le sang
peut avoir un rôle pathogène. Le sang, animé alors par un souffle pathogène,
se met à «manger», lit-on dans les textes. Il y aurait alors inversion pathologique
du rôle du sang, ce qui en ferait un facteur particulièrement dangereux du
fait de sa présence dans tout le corps. D'autres textes indiquent que, lorsque
le sang ne lie pas les éléments composant le corps ou les aliments qui y pénètrent,
il bloque le passage des souffles de vie. L'interprétation égyptienne des
processus morbides tient compte des conceptions physiologiques de l'époque.
6.
DES FACTEURS PATHOGENES CIRCULANTS semblaient être la cause de nombreux processus
morbides. Le âaâ, émanation corporelle d'essence dlvine, pouvait se transformer
en vermine intestinale. Il se transformait aussi en oul-hedou
dont l'action décomposante provoquait les inflammations et la putréfaction
des chairs.
Le âaâ, source de vie et source
de troubles
Le âaâ est une autre substance qui joue parfois un rôle pathogène.
Un passage du traité de physiologie du papyrus Ebers indique qu'il provient
du corps: «Quatre conduits se divisent au niveau de la tête et se déversent
dans la nuque, puis ensuite, forment un réservoir. Une source/puits de âaâ,
c'est ce qu'ils forment extérieurement à la tête.» Il existe toute une famille
de mots appartenant à la même racine linguistique âaâ
et trouvés dans des contextes variés. Il y a tout d'abord un rapport avec
l'eau fertilisante, celle du Nil, nommée parfois âaâ.
Dans les substantifs de la famille âaâ,
on retrouve constamment l'idée de «semence», émanation corporelle divine.
Si le âaâ n'est pas uniquement le sperme,
il garde toujours, dans les textes médicaux et non médicaux, le sens vague
de fertilisant d'origine corporelle. On retiendra le sens de «sécrétion corporelle»,
de fluide parfois émis par les corps des dieux et des démons, de liquides
capables de se transformer dans l'organisme en éléments parasites variés.
En raison de ses transformations,
ce âaâ était tenu pour particulièrement dangereux. Les
Égyptiens le croyaient notamment à l'origine de la vermine intestinale. Dans
le passage du papyrus Ebers cité précédemment, le âaâ
est le sébum (une sécrétion grasse produite par des glandes sur la peau et
sur le cuir chevelu), considéré comme une véritable semence. On peut supposer
qu'il existait une théorie faisant jouer à ce âaâ-sébum
un rôle essentiel dans la multiplication de la vermine qui infeste le corps
des hommes (les poux notamment). L'une des principales actions nocives du
âaâ est, nous allons le voir, d'être à l'origine
de facteurs pathogènes très importants, les oukhedou.
Les oukhedou, éléments rongeants
maléfiques
Nous avons vu comment le sang (sauf
quand il devenait pathogène) était considéré comme le principal facteur vital
du corps, celui qui «lie» les chairs et bâtit le corps. Les textes médicaux
font jouer aux oukhedou
et au sang des rôles opposés. Les oukhedou sont liés aux matières en décomposition.
Le sang agit dans un milieu vivant, alors que la présence oukhedou
est synonyme de vieillesse et de mort.
Selon les informations que l'on
peut tirer des textes, les oukhedou
seraient des substances animées par un souffle pathogène qu'on incorporait
sans cesse en s'alimentant. Leur présence semblait expliquer la dissolution,
sinon la putréfaction, de la nourriture dans le ventre de l'homme. Ils jouaient
un rôle nocif en délitant la substance corporelle, ils s'opposaient aux processus
de cicatrisation (formation de pus par dissolution des chairs, action opposée
à l'action liante du sang)
Les oukhedou provoquent la douleur par leur action
rongeante. Cette idée est exprimée directement par le texte d'un paragraphe
du papyrus Ebers: «Si tu procèdes à l'examen d'un homme qui est atteint
de cela épisodiquement, cela étant comparable à la morsure des oukhedou». Les Égyptiens considéraient que la douleur résultait d'un grignotage
des chairs.
Certains textes indiquent que le
âaâ peut engendrer les oukhedou,
mais la nature de ces derniers est différente: l'action pathogène des
oukhedou ronge le corps lui-même, tandis que le
liquide fertilisant âaâ est pathogène
par les substances qu'il engendre (voir
la figure 6).
Ces constructions théoriques, retrouvées
par l'analyse des textes médicaux égyptiens, montrent que l'Égypte ancienne
utilise une pensée. médicale élaborée.
L'art médical égyptien reposait
sur des traditions et des façons de faire millénaires, certainement en partie
antérieures à la période historique. Au cours des siècles, une science des
signes pathologiques, fondement de toute activité médicale, s'élabora afin
de déceler l'état de maladie et de reconnaître les agents pathogènes nombreux,
animés par des souffles nocifs. Ainsi la médecine égyptienne était remarquable
à aux moins deux titres: le choix des médications qui, en dehors d'un simple
usage traditionnel pouvant remonter à la préhistoire, obéissait parfois à
des critères complexes; le savoir théorique et les connaissances pratiques
qui étaient demandés au médecin de l'époque.
Les médecins, techniciens de la
maladie
Le nombre de papyrus égyptiens
est suffisant pour nous renseigner sur les pratiques médicales de cette époque,
mais qui sont leurs rédacteurs? Quelle était la place des médecins dans la
société égyptienne ?
Ce qui frappe dans toute la littérature
médicale égyptienne, c'est l'absence d'auteurs. Aucun traité médical de l'Égypte
ancienne ne peut être attribué à un auteur particulier. On a recensé beaucoup
de noms de médecins égyptiens, mais la documentation est essentiellement extra-médicale:
inscriptions dans des tombes, sur des stèles, documentation administrative
Nulle part il n'est affirmé qu'une doctrine ou un remède ont été élaborés
par un médecin particulier.
Cette absence d'auteurs reconnus
s'explique par l'importance toute particulière de la médecine du palais royal.
Auprès du roi d'Égypte était rassemblé un cortège de grands médecins dont
le rôle était de répandre à travers le pays les bienfaits attendus de l'art
médical. Ils agissaient au nom du roi, délégué des dieux sur terre et seul
garant, selon le dogme, de la santé de ses sujets. Une telle conception ne
permettait à aucun praticien de la cour de se présenter comme un véritable
auteur. Toutefois, autour du personnage du roi, se trouvait un médecin qui
portait le titre de «Grand des médecins du palais» et qui était le médecin
personnel du roi et le chef de tous les autres médecins d'Égypte.
Le plus ancien de ces «Grand des
médecins» qui nous soit connu, Hésy-Rê, portait le titre de «Grand
des dentistes et des médecins». Il est probable qu'à la longue, de tels titres
n'étaient qu'un indice de rang hiérarchique pour la corporation des médecins
du palais.